D’aussi loin que je me rappelle j’ai voulu repousser mes limites. Des années de défis relevés et autant d’échecs ont façonnés l’amateur d’épreuves d’endurance que je suis. Quelques projets ont été particulièrement marquants dans cette quête de compréhension des limites qu’on s’impose soi-même. Dans ce premier article, une expédition sur le plus haut sommet d’Amérique.

Bien avant d’être un coureur, je suis un gars de montagne.

En septembre 2000 au sommet du Mont Ishinca au Pérou. Mon premier haut sommet. Ce panorama de 360 degrés a été capté par mon ami et partner de montagne Michel Raîche.

Très jeune, à chaque « chu pas capable » ma mère répondait: « Pas Capable y’est mort ». Ça m’a pris du temps à la comprendre mais cette phrase résonne encore dans ma tête quand j’ai l’impression de «pogner le bout».

En 2004 j’ai été en Argentine pour voir si j’était capable, seul, d’atteindre le plus haut sommet d’Amérique à ma façon. Ma façon voulait dire le plus autonome possible et par une voie techniquement plus difficile que la voie normale.

Sur la marche d'approche, contrairement aux autres grimpeurs, je porte la majorité de mon équipement. Des mules se chargent habituellement de tout transporter sur cette section.

La marche d’approche et l’acclimatation se sont passé de façon exemplaire ainsi après 10 jours j’était installé au camp 2, prêt à tenter d’atteindre le sommet.

Suivant un conseil de Willie Prittie, un guide hors du commun, du C2 j’ai rejoint la voie normale pour parfaire mon acclimatation sécuritairement au dessus de 6000m avant de tenter une voie techniquement difficile. Je devait seulement monter un peu mais ça allait tellement bien que j’ai décidé de me rendre au sommet que j’ai atteint en 6 hrs.

Redescendu au C2, j’étais bien sur content d’avoir atteint le sommet mais mon projet demeurait entier: grimper par une voie technique jusqu’au sommet.

Le lendemain devait être un jour de repos…Mais ce matin-là en voyant 2 autres grimpeurs dans « ma » voie, la directe, j’ai décidé d’aller les photographier. Transportant seulement mon kodak, 500ml de chocolat chaud et 5 gels énergétiques, je me suis lancé derrière eux. Ultraléger et acclimaté, je grimpais très rapidement…Tellement que j’ai réalisé que j’avais dépassé les 2 grimpeurs sans les voir! J’étais maintenant au dessus d’eux! L’immensité de ce terrain de jeu rend possible ce genre de situations!

J’ai aussi réalisé à ce moment-là que j’avait tous les éléments en main pour poursuivre jusqu’au sommet dans les paramêtres de sécurité/acceptation des risques que je m’était fixé au début de ce projet. Équipé d’un seul piolet (attaché à mon poignet avec mon foulard!), sans doudoune et eau, je me suis ainsi lancé dans cette grimpe où, sans corde, la descente ne peut se faire que par la voie normale en passant par le sommet.

Effectuer un solo à cette altitude demande un niveau de concentration que peu de sports nécessitent. Un seul mauvais mouvement et je ne serais plus que souvenir.

Engagé dans cette pente raide , j’ai donc passé le mur de glace qui était le passage clé de la voie, le point de non-retour, puis 2 barres rocheuses en escalade mixte. À la sortie des sections plus techniques, alors que la pente s’adoucit, j’ai rattrapé un autre grimpeur solo que j’avais aperçu brièvement un peu plus tôt au dessus de moi. Il était immobile, assis dans la neige. Le grimpeur, un espagnol, me dit alors qu’il ne pouvait plus monter, que ses jambes étaient mortes (la tank est vide…). Il voulait redescendre. Mais redescendre dans la directe sans corde était hors de question et j’ai immédiatement soupçonné qu’il présentait des prôblèmes de confusion causés par une mauvaise acclimatation à la très haute altitude.

Ayant vécu une fin abrupte de ma précédente expédition en raison d’un grave accident à une autre cordée, j’ai rapidement décidé que cette fois personne ne « pèterais ma baloune ». Mais je ne pouvais pas non plus laisser l’espagnol là sans tout tenter pour l’aider. Devant nous une crête ascendante de neige durcie donc du terrain plus facile que ce que l’on venait de monter et une météo parfaite.

J’ai pris la seule décision possible: « equipaje a la cumbre » (ton sac sera au sommet) que je lui ai dit en prenant son sac, attachant le mien dessus et hop je me mis à marcher vers le sommet. Je savait que, sans sac à porter, marcher redeviendrait une option pour ce grimpeur. Du moins je l’espérait!

Je regardais parfois derrière moi pour voir comment ça se passait et il avançait. Péniblement mais il avançait…Jusqu’au sommet!
On y prends 2-3 photos mais je n’ai pas trop l’esprit à la fête. Je porte le sac d’un gars qui doit descendre et vite tandis qu’il marche encore! Seul je ne pourrai le porter si son état s’agrave et à près de 7000m, ça peut très vite dégénérer. Un autre problème se pose : son camp est à la même altitude que le mien mais pas sur la même face de la montagne! Encore une seule décision possible : je le redescend à son camp et je verrai ensuite.

La descente s’effectue pas trop mal. Je le tiens par son capuchon et seulement 2 fois je l’empêche de débouler alors qu’il se cramponne les mollets et perds pieds. En redescendant, l’oxygène plus dense lui redonne de l’énergie.

Arrivés au camp2 de la voie normale, je le laisse à sa tente et je demande à ses voisins d’y jeter un oeil durant la nuit. Avant de quitter ce campement pour rejoindre le mien à plus d’une heure de marche, je réalise que je n’ai bu que 500ml depuis des heures au dessus de 6000m. Immédiatement je me sens étouffer comme lorsqu’on s’imagine mourir de soif dans un désert. Je brasse une tente en criant « aqua aqua »! Deux têtes à l’air surpris sortent et m’offre une bouteille d’un litre d’eau que je vide avant de leur expliquer brièvement ce qui m’arrive.

Le retour à mon campement à la lueur de la lune se fait sans incidents quoique je me sens être dans un état de fatigue comme je ne l’ai jamais été. Je revois cette incroyable journée minute par minute. À ma grande surprise à l’arrivé au camp, Willie et les autres m’accueillent comme un olympien avec une médaille d’or au cou! Jamais avant ce moment je n’avais réalisé l’ampleur de ce que je venais de vivre. Atteindre 2 fois ce sommet en 2 jours est une rareté et grimper la directe en solo aussi. Combiner les deux, du jamais vu. J’ai reçu pleins de bons mots ce soir-là et les jours suivants mais le seul que j’ai noté dans mon calepin de voyage est venu de Winslow, une guide américaine : «it seems that you’re the person here (C2) who enjoy the most this place!» Ce soir en relisant ce calepin, je me suis rappelé d’une phrase que je disait dans les conférences données dans des écoles au retour de mes expéditions : «Je suis loin d’être le plus fort grimpeur et je ne suis pas le plus rapide coureur mais si il y a un truc où je m’efforce d’être au top, c’est au niveau du plaisir, je veux être celui qui a le plus de plaisir à faire ce que je fais!»

Heureux d'avoir atteint le sommet une deuxième fois, je tiens mon piolet attaché avec mon foulard. J'avais «ductapé» mes lunettes pour qu'elles bloquent encore plus le soleil!

Cet expédition a été un point tournant dans mes aventures en montagne. J’ai ensuite été invité en 2005 et en 2006 à me joindre à des expéditions (commanditées par The North Face!) au mont Denali en Alaska. Ce fut aussi un point tournant dans ma quête de compréhension de mes limites. J’ai réussi ce projet de façon exemplaire mais au prix d’une prise de risques énorme.

Le bilan que j’en avait fait et que j’en retiens presque 10 ans plus tard :

Le choix de mes projets dépend du niveau de difficulté mais ne doit pas dépendre du niveau de risque.

Partir le plus léger possible permet de réussir des trucs qu’on croyait impossibles.

Quand on pense que la tank est vide, elle est encore au moins à moitié pleine!

Dans le prochain blogue, les ultramarathons.

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